Les multiples visages de l’anorexie : approche neuro-nutritionnelle personnalisée

Article rédigé par Anne-Christine DUSS – Nutritionniste, Genève

L’anorexie mentale, souvent perçue comme un trouble unique, revêt en réalité de multiples facettes. Chaque cas est singulier, marqué par des facteurs personnels, sociaux et biologiques. Cet article explore cette complexité sous l’angle de la nutrition et des neurosciences, en s’appuyant sur des recherches scientifiques récentes.

1. Les différents types d’anorexie : une pluralité de parcours personnels

L’anorexie mentale est souvent divisée en sous-types, comme l’anorexie restrictive et l’anorexie-boulimie. Le sous-type restrictif se caractérise par une perte de poids due à la restriction calorique et à une hyperactivité physique. Le sous-type anorexie-boulimie alterne entre des phases de restriction sévère et des épisodes de suralimentation suivis de comportements compensatoires (vomissements, laxatifs, etc.).

D’autres formes peuvent être influencées par des troubles co-existants tels que les troubles de l’humeur ou les troubles de la personnalité. Le vécu de la personne joue un rôle essentiel dans la façon dont l’anorexie se manifeste, et chaque cas est influencé par une multitude de facteurs : événements traumatiques, pression sociale, perfectionnisme et traits de personnalité. Ces variations font de l’anorexie un trouble polymorphe, où chaque parcours thérapeutique doit être adapté au vécu de l’individu.

2. La perspective neuroscientifique : circuits neuronaux et neurotransmetteurs impliqués

Les recherches en neurosciences montrent que l’anorexie affecte plusieurs circuits neuronaux, notamment ceux liés au contrôle de la récompense et à la prise de décision. Les anomalies dans le fonctionnement de ces circuits sont en partie attribuables aux neurotransmetteurs. Par exemple, des études montrent un dysfonctionnement du système dopaminergique chez les patients anorexiques. La dopamine, souvent associée au plaisir, est également cruciale dans la motivation et l’évaluation des récompenses.

Dans l’anorexie, les circuits de récompense semblent fonctionner de manière opposée à la norme, où la restriction calorique et la perte de poids génèrent des signaux de récompense. Une étude montre que les individus anorexiques ressentent souvent de l’anxiété ou du dégoût face à la nourriture plutôt que du plaisir, ce qui pourrait être lié à des anomalies dans la libération de dopamine.

La sérotonine, un neurotransmetteur associé à la régulation de l’humeur, est également impliquée. Certaines personnes anorexiques montrent des niveaux élevés de sérotonine, ce qui pourrait expliquer l’anxiété accrue et les comportements rigides. Cette élévation pourrait paradoxalement être apaisée par la restriction alimentaire, qui réduit la production de sérotonine.

Une élévation de la sérotonine peut parfois entraîner une augmentation de l’anxiété, en fonction de plusieurs mécanismes complexes et spécifiques aux récepteurs et aux régions cérébrales impliquées. Voici un aperçu des mécanismes en jeu :

  1. Activation des récepteurs 5-HT2A et 5-HT2C : La sérotonine (5-HT) agit via différents récepteurs, et chaque récepteur peut avoir des effets spécifiques sur l’humeur et le comportement. Les récepteurs 5-HT2A et 5-HT2C, en particulier, sont associés à des réponses anxiogènes lorsqu’ils sont surstimulés. Une élévation de la sérotonine peut activer ces récepteurs de manière excessive, augmentant ainsi l’anxiété chez certaines personnes.
  2. Déséquilibre des circuits émotionnels : La sérotonine est impliquée dans la régulation de l’amygdale, une structure clé pour la réponse émotionnelle et la gestion du stress. Si les niveaux de sérotonine augmentent de manière disproportionnée dans les circuits entre le cortex préfrontal et l’amygdale, cela peut perturber la régulation émotionnelle et amplifier la sensibilité aux stimuli anxiogènes. Ce déséquilibre entraîne alors une perception accrue du danger et du stress, aggravant l’anxiété.
  3. Dysrégulation du système de rétroaction : Le cerveau régule la sérotonine par des mécanismes de rétroaction complexes. Un excès de sérotonine peut surcharger ce système, entraînant une hypersensibilité des circuits neuronaux associés à la peur et à l’anticipation négative, accentuant ainsi l’anxiété.
  4. Influence du contexte et de la distribution régionale : La sérotonine n’a pas le même effet dans toutes les zones cérébrales. Par exemple, dans le noyau de la raphé (où la sérotonine est produite) et dans certaines régions du cortex, des niveaux élevés peuvent agir différemment qu’au niveau de l’amygdale ou de l’hippocampe. Selon la distribution et la localisation de l’élévation de sérotonine, le cerveau peut soit se calmer, soit réagir en intensifiant l’anxiété.

Ces effets rappellent l’importance de l’équilibre neurochimique : une élévation excessive de la sérotonine peut être bénéfique pour certaines fonctions, mais aussi potentiellement anxiogène, selon les récepteurs activés et les régions cérébrales impliquées.

3. L’impact de la nutrition sur les mécanismes cérébraux

La malnutrition, conséquence directe de l’anorexie, a un impact majeur sur le cerveau. Une alimentation insuffisante en vitamines et minéraux essentiels perturbe la synthèse des neurotransmetteurs, ce qui peut exacerber les symptômes dépressifs, anxieux et obsessionnels. Par exemple, une carence en acides gras oméga-3, essentiels au fonctionnement neuronal, peut altérer la plasticité cérébrale et accroître les difficultés de régulation émotionnelle. Les carences en vitamines B et en magnésium sont également courantes, et ces nutriments sont cruciaux pour la production de neurotransmetteurs comme la dopamine et la sérotonine.

Le rééquilibrage alimentaire est donc un pilier du traitement. Les approches qui incluent un apport en oméga-3, en vitamines et en minéraux peuvent aider à réguler les émotions et à diminuer l’anxiété, offrant un soutien précieux pour rétablir l’équilibre chimique du cerveau.

4. Une approche neuro-nutritionnelle : de la compréhension à l’intervention

Les avancées en neurosciences et en nutrition ouvrent la voie à une prise en charge holistique de l’anorexie. Un accompagnement nutritionnel progressif, adapté aux besoins individuels, peut aider à réduire l’anxiété alimentaire en réintroduisant certains aliments et en rééquilibrant l’alimentation. Parallèlement, des techniques de gestion du stress comme la cohérence cardiaque, les exercices de pleine conscience et l’auto-hypnose sont bénéfiques pour certains patients, en aidant à remodeler leurs perceptions alimentaires et corporelles.

L’intégration des neurosciences dans la prise en charge permet également une meilleure compréhension des troubles associés, comme l’addiction au contrôle ou la rigidité cognitive. Des traitements complémentaires tels que la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) et les thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT) sont également prometteurs pour aborder les schémas de pensée rigides et les compulsions.

5. Conclusion : une approche personnalisée et multidimensionnelle

L’anorexie mentale est donc un trouble complexe et pluriel, où chaque individu présente une combinaison unique de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. Une approche interdisciplinaire, combinant neurosciences, nutrition et thérapies comportementales, semble être l’approche la plus efficace pour aborder les multiples facettes de l’anorexie.

Pour les patients, cette approche permet non seulement une meilleure compréhension de leurs troubles, mais aussi une prise en charge qui respecte leur singularité et leur vécu, favorisant une rémission durable.


Références

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