L’anorexie mentale : au-delà de la maladie, un symptôme aux multiples visages
Article rédigé par Anne-Christine DUSS – Nutritionniste, Genève
L’anorexie mentale est souvent réduite à une image : celle d’un trouble alimentaire caractérisé par une restriction calorique sévère et une perte de poids importante. Pourtant, cette représentation est profondément incomplète.
L’anorexie mentale n’est pas seulement un trouble du comportement alimentaire. Elle est un symptôme complexe, polymorphe, qui s’inscrit dans une dynamique psychique, relationnelle et neurobiologique plus vaste. Derrière la restriction alimentaire se trouvent des constantes transversales : hypervigilance, anxiété généralisée, rigidité cognitive, besoin de contrôle, peur de grandir, conflit autour de l’autonomie, difficulté à se différencier.
Cet article propose de comprendre l’anorexie mentale non pas uniquement comme une maladie à éradiquer, mais comme une stratégie adaptative devenue coûteuse, un langage du corps et du psychisme face à une tension identitaire.
1. Définition clinique : un trouble alimentaire… mais pas seulement
Selon le DSM-5-TR publié par l’American Psychiatric Association (2022), l’anorexie mentale se caractérise par trois critères principaux :
- Restriction des apports énergétiques entraînant un poids significativement bas, en dessous de ce qui est attendu pour l’âge, le sexe, et la taille.
- Peur intense de prendre du poids ou comportement persistant interférant avec la prise de poids, même en situation de sous-poids manifeste.
- Altération de la perception du poids ou de la forme du corps, avec une influence excessive de ces facteurs sur l’estime de soi, ou un refus de reconnaître la gravité de la maigreur.
Ces critères définissent le trouble de manière observable, mais ils ne disent rien du fonctionnement psychique sous-jacent qui accompagne et souvent précède le trouble. Les recherches contemporaines en psychologie et psychiatrie mettent en évidence plusieurs caractéristiques psychiques récurrentes chez les personnes souffrant d’anorexie mentale :
- Hyperanxiété ou anxiété trait : un état de vigilance permanente face aux possibles dangers, qu’ils soient réels, mais la plupart du temps anticipés.
- Rigidité cognitive : difficulté à adapter ses pensées ou ses comportements face à des situations nouvelles ou ambiguës, ce qui rend le changement difficile et anxiogène.
- Perfectionnisme marqué : tendance à se fixer des standards très élevés et à auto-évaluer sévèrement ses performances.
- Intolérance à l’incertitude : besoin de contrôle et de prévisibilité, avec une grande difficulté à accepter le hasard ou l’imprévu.
- Hypersensibilité interoceptive paradoxale : une difficulté à reconnaître et réguler ses états internes (faim, fatigue, émotions), malgré une conscience aiguë de certaines sensations corporelles, créant une forme de décalage entre le ressenti et la réponse adaptée.
Ces éléments suggèrent que la restriction alimentaire n’est pas le cœur du trouble, mais plutôt l’expression visible d’un fonctionnement psychique plus profond. L’anorexie devient alors un mécanisme de régulation — maladaptatif mais fonctionnel à un moment donné — qui permet de gérer l’anxiété, la peur de perdre le contrôle, ou la difficulté à se confronter à la croissance et à l’autonomie.
Autrement dit, le symptôme (restriction, obsession du poids) est la pointe émergée d’un iceberg complexe fait de stratégies psychiques héritées, de réponses apprises à des contextes familiaux et émotionnels, et de traits de personnalité qui ont souvent une dimension protectrice dans l’histoire individuelle.
2. L’hypervigilance : un système nerveux en état d’alerte permanent
Une caractéristique frappante et constante chez les personnes souffrant d’anorexie mentale est l’hypervigilance, une activation quasi permanente du système nerveux.
Les travaux en neurosciences ont mis en évidence une hyperactivité de l’amygdale — structure cérébrale centrale dans la détection des menaces — ainsi que des circuits impliqués dans la peur et l’anxiété (Kaye, Wierenga, Bailer, Simmons, & Bischoff-Grethe, 2013). Le cerveau interprète souvent l’environnement comme potentiellement dangereux, même en l’absence de menace objective, plaçant la personne dans un état de “survie permanente”.
Cette hypervigilance se manifeste à la fois sur le plan cognitif, émotionnel et somatique :
- Anticipation constante : chaque situation est évaluée pour ses risques possibles, ce qui engendre fatigue mentale et tension psychique.
- Rumination excessive : les pensées tournent en boucle sur les erreurs passées ou les dangers imaginaires.
- Difficulté à se détendre : même dans un cadre sécurisé, le corps reste en état d’alerte.
- Tension corporelle chronique : contraction des muscles, respiration haute et superficielle, sensations de crispation persistantes.
- Sommeil fragile : réveils fréquents, endormissement retardé, sommeil non réparateur, souvent lié à l’activation cérébrale continue.
Dans ce contexte, la restriction alimentaire peut paradoxalement devenir un mécanisme de régulation. La sous-alimentation entraîne des modifications neurobiologiques — notamment dans les circuits dopaminergiques et sérotoninergiques — qui peuvent réduire temporairement la réactivité émotionnelle et la perception de menace (Broft, Ho, & Kaye, 2015).
En d’autres termes, la privation alimentaire fournit une illusion de contrôle dans un monde perçu comme imprévisible et menaçant. Même si ce contrôle est précaire et dangereux pour la santé, il peut procurer une sensation immédiate de sécurité et de maîtrise sur le corps et l’environnement.
Cette dynamique explique pourquoi l’anorexie mentale ne se réduit pas à un simple problème d’alimentation ou de poids : elle est une expression corporelle et comportementale d’un système nerveux en hyperactivation, cherchant à survivre face à une anxiété chronique et à une anticipation constante de dangers réels ou imaginaires.
3. Anxiété généralisée et intolérance à l’incertitude : l’alimentation comme zone de contrôle
Un autre aspect central de l’anorexie mentale est la prévalence élevée des troubles anxieux. De nombreuses études établissent un lien solide entre anorexie mentale et anxiété, avec une prévalence estimée entre 40 et 60 % des patientes présentant un trouble anxieux en comorbidité. (Kaye, Bulik, Thornton, Barbarich, & Masters, 2004).
Les formes d’anxiété les plus fréquemment observées incluent :
- Trouble anxieux généralisé : inquiétude excessive et permanente sur différents aspects de la vie quotidienne.
- Phobies sociales : peur intense du jugement ou du regard des autres.
- Trouble obsessionnel-compulsif (TOC) : rituels et pensées répétitives visant à réduire l’incertitude ou l’inconfort.
- Anxiété de performance : perfectionnisme et peur de l’échec dans le domaine scolaire, professionnel ou social.
- L’intolérance à l’incertitude : un moteur invisible
Au cœur de ce lien entre anxiété et anorexie se trouve l’intolérance à l’incertitude. Ce trait psychologique se caractérise par une difficulté à tolérer l’imprévisibilité du futur, même minime. Les événements quotidiens sont perçus comme potentiellement menaçants, ce qui entraîne une hypervigilance et un besoin de contrôle.
La restriction alimentaire et la rigidité qui l’accompagne peuvent alors être comprises comme une tentative de créer un environnement prévisible et quantifiable :
- Chaque calorie, chaque portion et chaque repas devient mesurable et contrôlable, offrant un espace de sécurité dans un monde perçu comme incertain.
- Les règles alimentaires strictes forment une architecture interne rassurante, capable de réduire temporairement l’angoisse.
- La nourriture devient un domaine où l’on peut exercer un contrôle absolu, là où d’autres aspects de la vie restent imprévisibles et anxiogènes.
Cette dynamique explique pourquoi le poids ou la minceur ne sont pas le problème central. Ce que traduit l’anorexie, c’est la peur de l’imprévisibilité du monde et le besoin de créer un cadre où la maîtrise est possible. Le corps et l’alimentation deviennent ainsi un outil de régulation émotionnelle, un moyen d’apaiser l’anxiété intense générée par un environnement perçu comme menaçant ou incertain.
Une spirale auto-renforçante
Malheureusement, cette stratégie de contrôle est auto-renforçante : plus la personne est anxieuse face à l’incertitude, plus elle se rigidifie dans ses comportements alimentaires. Cette rigidité peut alors générer des tensions physiologiques, sociales et psychiques supplémentaires, alimentant l’anxiété et renforçant le besoin de contrôle.
4. Rigidité cognitive et perfectionnisme : la quête du contrôle absolu
Un autre trait central de l’anorexie mentale est la rigidité cognitive, souvent associée à un perfectionnisme marqué. Les recherches en neuropsychologie ont montré que les personnes anorexiques présentent des difficultés significatives à passer d’un mode de pensée à un autre, ce qu’on appelle le set-shifting deficit (Roberts, Tchanturia & Treasure, 2007). Cette rigidité cognitive se traduit par :
- Une recherche du “bon choix” à chaque décision, même triviale.
- Une peur intense de l’erreur, perçue comme inacceptable.
- Une anticipation du regret, qui bloque l’action et favorise la procrastination ou l’hyper-contrôle.
- Une dramatisation des décisions, où chaque choix prend une valeur existentielle.
- Une poursuite de la performance optimale, que ce soit dans le domaine scolaire, professionnel ou personnel.
Le perfectionnisme : un trait central et global
Le perfectionnisme dans l’anorexie n’est pas limité à l’alimentation ou à l’apparence corporelle. Il traverse toutes les sphères de la vie :
- Le corps : contrôle du poids et de l’image corporelle comme preuve de discipline.
- Les études et la carrière : besoin d’excellence et d’anticipation de l’échec.
- Les relations interpersonnelles : désir de ne pas décevoir, de répondre à des standards irréalistes.
- L’identité : chaque réussite devient une validation de la valeur personnelle.
Dans ce contexte, la restriction alimentaire n’est pas un simple symptôme : elle devient une preuve tangible de maîtrise et de valeur, un marqueur de compétence et de discipline que la personne peut contrôler entièrement. Elle sert de validation interne dans un monde perçu comme incertain et potentiellement menaçant.
Une boucle auto-renforçante
Cette rigidité et ce perfectionnisme créent une boucle auto-renforçante :
- Plus la personne tente de contrôler et d’exceller, plus l’anxiété liée à l’imprévisibilité augmente.
- Plus l’anxiété augmente, plus la rigidité cognitive et les comportements alimentaires stricts se renforcent.
Ainsi, le perfectionnisme et la rigidité cognitive ne sont pas de simples traits de personnalité : ils constituent une structure psychique centrale, intimement liée au maintien de l’anorexie et à la difficulté à accéder à plus de flexibilité, d’autonomie et de plaisir dans la vie.
5. Peur de grandir : la dimension développementale
Un axe fondamental souvent sous-estimé dans l’anorexie mentale est la peur de grandir, ou plus précisément la difficulté à accéder à l’autonomie adulte.
Des approches psychodynamiques, notamment celles inspirées par Hilde Bruch (1978), ont mis en évidence que l’anorexie peut refléter une difficulté d’individuation. Pour la personne anorexique, grandir ne se limite pas à atteindre la maturité physique : cela implique un basculement psychique et émotionnel complexe.
Grandir, c’est…
- Se séparer : se détacher de la dépendance affective et matérielle envers les parents.
- Devenir autonome : gérer son corps, ses émotions, ses choix de vie et ses finances.
- Se différencier : se construire une identité distincte de celle des parents.
- Assumer la sexualité adulte : accepter les désirs et les relations dans leur dimension adulte.
- Prendre des décisions irréversibles : s’engager dans des choix qui marquent la vie adulte.
Pour certaines personnes anorexiques, grandir représente une perte symbolique et émotionnelle :
- Perte de la position d’enfant : quitter la place de “protégée” ou de “favorisée”.
- Perte de la fusion protectrice : abandonner la proximité affective intense avec les parents.
- Perte de la dépendance : devoir gérer seule les besoins et les décisions.
- Perte d’une place spéciale : risquer de ne plus être unique ou indispensable aux yeux des figures parentales.
Le corps comme rempart contre le temps
Le corps, en restant mince ou prépubère, peut symboliquement figer le temps et maintenir la personne dans une zone sécurisante mais illusoire. La restriction alimentaire fonctionne comme un rempart contre le basculement générationnel, permettant de ralentir l’entrée dans la vie adulte et d’éviter la confrontation avec l’incertitude, les responsabilités et la perte de la place affective privilégiée.
Dans cette perspective, l’anorexie n’est pas seulement un trouble alimentaire : elle révèle une lutte profonde avec le passage au statut adulte, l’angoisse liée à l’autonomie et la peur de perdre des liens affectifs sécurisants.
6. Différenciation et loyautés invisibles
Dans une perspective systémique, telle que développée par Salvador Minuchin (1978), l’anorexie peut émerger dans des familles où les frontières émotionnelles et relationnelles sont floues. Dans ces systèmes :
- L’expression des émotions est indirecte ou codée, rarement verbalisée.
- L’anxiété circule sans être nommée ni reconnue, créant un climat latent de tension.
La personne anorexique peut devenir un symptôme familial, incarnant les conflits et les peurs non exprimés.
Porter l’invisible
Dans ce cadre, la restriction alimentaire ne se limite pas à la gestion du poids : elle porte l’angoisse familiale. Elle devient un moyen symbolique de réguler ce qui ne peut être dit, observé ou géré autrement. La personne anorexique se retrouve à incarner les émotions et tensions des autres, notamment :
- L’angoisse parentale, qu’elle absorbe inconsciemment.
- Les non-dits et secrets, qu’elle perçoit et exprime par le corps ou la restriction.
- Les peurs transgénérationnelles, héritées d’expériences traumatiques ou anxiogènes dans la lignée familiale.
- Les conflits non résolus, qu’elle maintient dans le présent comme “problèmes à gérer” pour le système familial.
- La loyauté invisible
Dans ce contexte, l’anorexie fonctionne comme une forme de loyauté invisible.
Elle permet de :
- Rester petite, afin de ne pas dépasser les parents ni menacer leur équilibre.
- Ne pas inquiéter, en minimisant les besoins et les désirs personnels.
- Ne pas abandonner, en continuant à porter les émotions et attentes familiales.
- Maintenir l’ordre implicite, en respectant des règles silencieuses du système familial.
Ainsi, la restriction alimentaire et la rigidité comportementale peuvent être vues comme une tentative de protéger le système familial, tout en compromettant la croissance individuelle et la différenciation nécessaire à l’autonomie. L’anorexie n’est donc pas uniquement un trouble individuel : elle est un point d’intersection entre héritages transgénérationnels, anxiété, loyautés et identité en construction.
7. Le rôle du corps : économie et anesthésie émotionnelle
Le corps joue un rôle central dans l’anorexie mentale, non seulement comme véhicule du symptôme mais aussi comme acteur de régulation. La sous-alimentation entraîne des modifications neurobiologiques et physiologiques significatives :
- Baisse du métabolisme basal : le corps réduit ses dépenses énergétiques pour préserver les fonctions vitales.
- Altérations hormonales : notamment diminution de la leptine, perturbation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et baisse du cortisol basal.
- Diminution des hormones sexuelles : entraînant une aménorrhée chez les femmes et une baisse de la testostérone chez les hommes, limitant la maturation sexuelle et la reproduction.
- Modification de la régulation dopaminergique : la dopamine étant centrale dans la récompense, la motivation et la régulation émotionnelle, son altération contribue à l’anesthésie émotionnelle et à la rigidité comportementale.
Leçons de l’expérience de privation du Minnesota
L’expérience de privation du University of Minnesota (Minnesota Starvation Experiment, 1944-45) a étudié les effets d’un régime strict sur des sujets initialement sains. Les observations principales montrent que la restriction alimentaire induit :
- Obsession alimentaire : pensée centrée sur la nourriture, plans et calculs constants.
- Dépression et irritabilité : l’humeur devient instable et les frustrations plus difficiles à gérer.
- Rigidité cognitive : difficulté à changer de stratégies ou à prendre des décisions flexibles.
- Retrait social : isolement et diminution des interactions sociales, par baisse d’énergie et hypervigilance.
Ces résultats suggèrent qu’une partie importante des symptômes psychiques de l’anorexie est secondaire à la dénutrition. Le cerveau fonctionne alors en mode “économie énergétique”, ce qui limite la créativité, la flexibilité, la capacité de planification et la régulation émotionnelle.
Implications thérapeutiques
La reprise alimentaire ne vise pas seulement le poids : elle rétablit les capacités cognitives et émotionnelles. La restriction peut être comprise comme une stratégie adaptative du corps pour réduire la stimulation émotionnelle et limiter les tensions dans un système perçu comme anxiogène.
La sensibilité corporelle (interoception) est altérée : les signaux de faim, de satiété et de fatigue sont modulés par l’économie énergétique, contribuant au maintien du trouble.
En résumé, le corps en économie n’est pas qu’un symptôme : il est un acteur actif de la protection psychique, de l’hypervigilance et de l’anesthésie émotionnelle. Comprendre cette dimension est essentiel pour éviter de pathologiser uniquement le comportement alimentaire, et pour envisager une approche globale intégrant le somatique, le psychique et le social.
8. Identité et contrôle : “Si je contrôle mon corps, j’existe”
L’anorexie mentale se manifeste le plus souvent à l’adolescence ou au début de l’âge adulte, des périodes cruciales pour le développement identitaire. C’est une phase où la personne explore qui elle est, comment elle se distingue de ses parents et de ses pairs, et comment elle se situe dans le monde.
Dans ce contexte, la restriction alimentaire devient plus qu’un comportement : elle se transforme en véhicule identitaire. Plusieurs dimensions peuvent être identifiées :
a) Une identité structurante
Contrôler son alimentation, son poids et ses routines quotidiennes permet de se définir par rapport au monde extérieur. La personne peut ressentir :
- Une cohérence interne : quand tout est quantifiable et maîtrisé, le sentiment de soi semble solide.
- Une affirmation de soi : en limitant la nourriture, elle se différencie de ses pairs et même de sa famille.
- Une identité singulière : la restriction devient un marqueur unique, un “je suis celui/celle qui peut résister”.
b) Une preuve de force et de discipline
Le contrôle alimentaire et corporel peut être vécu comme une preuve de volonté et de maîtrise :
- Morale : “Je fais preuve de discipline, je ne cède pas aux impulsions.”
- Cognitive : “Je choisis ce que je mange, ce que je permets à mon corps.”
- Émotionnelle : “Si je contrôle cette part de ma vie, je peux tolérer l’incertitude ailleurs.”
Dans une société qui valorise la performance, la réussite et la perfection, la restriction devient une source de valorisation interne, mais aussi un outil pour se protéger d’un environnement perçu comme imprévisible ou menaçant.
c) Différenciation et autonomie
La restriction peut aussi répondre à un besoin de différenciation :
- Se distinguer des parents : rester petite ou mince, maîtriser ce qui peut l’être, différencier sa trajectoire.
- Se protéger : éviter de se confronter à des responsabilités perçues comme trop lourdes.
- Exister à travers le contrôle : “Si je contrôle mon corps, je suis, je compte, je tiens mon espace.”
d) Une identité paradoxale
Cette identité est à la fois protectrice et contraignante :
- Protectrice : elle offre sécurité, cohérence et sentiment d’efficacité.
- Contraignante : elle enferme, limite la créativité, les relations et la flexibilité.
La littérature souligne que le contrôle corporel n’est pas la cause initiale de l’anorexie, mais une réponse adaptative à une anxiété intense, à des loyautés familiales et à un système nerveux en hypervigilance (Kaye et al., 2013; Bruch, 1978).
En résumé, l’anorexie mentale se construit autour de l’identité et du contrôle, offrant à la fois un sentiment d’existence, de cohérence et de différenciation, tout en maintenant la personne dans un état de restriction et de rigidité. Reconnaître cette dimension est essentiel pour intervenir sans juger le comportement alimentaire, et pour accompagner la construction d’une identité autonome et flexible.
9. Multiples formes, constantes communes
L’anorexie mentale n’est pas un trouble unique et uniforme : elle se manifeste sous des formes diverses, reflétant autant les particularités individuelles que les contextes familiaux et sociaux. On distingue :
- Type restrictif : limitation drastique des apports alimentaires, contrôle rigide des portions et calories.
- Type avec crises et purges : alternance de restriction et de comportements compensatoires (vomissements, laxatifs).
- Formes atypiques : poids normal ou proche de la normale, mais restriction sévère ou obsession alimentaire.
- Hyper-investissement sportif : intensité excessive de l’activité physique comme moyen de contrôle ou d’anesthésie émotionnelle.
- Orthorexie : restriction alimentaire motivée par la recherche de “pureté” nutritionnelle ou de santé parfaite.
Malgré cette diversité, certaines constantes psychologiques et neurobiologiques apparaissent :
- Hypervigilance : système nerveux constamment en alerte, anticipation et tension corporelle (Kaye et al., 2013).
- Anxiété généralisée : peur diffuse, intolérance à l’incertitude, rituels de contrôle alimentaire (Kaye et al., 2004).
- Besoin de contrôle : sur le corps, la nourriture, l’identité et parfois l’environnement social.
- Rigidité cognitive et perfectionnisme : difficulté à changer de stratégie, peur de l’erreur, obsession du “bon choix” (Roberts et al., 2007).
- Peur de grandir : réticence à la séparation parentale, au développement autonome et à la sexualité adulte (Bruch, 1978).
- Difficulté de différenciation : loyautés familiales implicites, non-dits et peurs transgénérationnelles (Minuchin, 1978).
Cette combinaison crée un syndrome cohérent, même si l’expression clinique peut varier. La restriction alimentaire et les comportements associés ne sont donc pas de simples choix, mais des réponses adaptatives à un contexte interne et externe perçu comme menaçant.
10. Une stratégie devenue prison
Il est essentiel de comprendre que l’anorexie n’est pas un caprice, ni une simple obsession esthétique.
Elle est souvent :
- Une tentative de régulation.
- Une tentative de survie psychique.
- Une réponse à l’anxiété.
- Le comportement restrictif peut fonctionner comme un mécanisme pour prévenir un sentiment d’effondrement intérieur, souvent accompagné d’idéation anxieuse ou intrusive.
Le problème est que la stratégie qui protège finit par enfermer. Elle protège de la peur de grandir, mais elle empêche de vivre.
11. Traitement : assouplir, sécuriser, différencier
La prise en charge de l’anorexie mentale doit être multidimensionnelle, ciblant à la fois les symptômes visibles et les mécanismes psychiques sous-jacents.
Les approches validées
- Thérapie familiale (Maudsley model) : impliquer les parents dans la restauration pondérale et le soutien émotionnel chez les adolescent.e.s et jeunes adultes.
- Thérapies cognitivo-comportementales améliorées (CBT-E) : travailler sur les pensées dysfonctionnelles, les comportements alimentaires et la tolérance à l’incertitude.
- Approches psychodynamiques : explorer l’histoire personnelle, les loyautés invisibles, la différenciation et les conflits intrapsychiques (utilisées à l’Espace EQUINOXS®).
- Travail somatique et régulation du système nerveux : respiration, relaxation, sensorialité et conscience corporelle pour diminuer l’hypervigilance (utilisées à l’Espace EQUINOXS®).
Recommandations institutionnelles
Le National Institute for Health and Care Excellence (NICE, 2017) insiste sur :
- Restauration pondérale précoce : priorité médicale pour sécuriser le cerveau et le corps.
- Implication familiale : soutien et responsabilisation des proches.
- Continuité des soins : suivi régulier pour prévenir les rechutes.
Au-delà de la prise de poids
Le travail thérapeutique ne se limite pas à la nutrition : il s’agit de réparer le système interne et la relation à soi :
- Sécurité interne : régulation émotionnelle et confiance dans ses capacités.
- Tolérance à l’incertitude : apprendre à vivre avec l’imprévisible et les erreurs possibles.
- Différenciation émotionnelle : s’affirmer sans trahir ou inquiéter les proches.
- Autorisation de grandir : assumer la vie adulte, ses choix et sa sexualité sans recours aux stratégies protectrices anorexiques.
Le traitement efficace repose donc sur un équilibre subtil : restaurer le corps, assouplir la rigidité mentale, sécuriser le psychisme et permettre une autonomie progressive, tout en respectant les rythmes individuels et les héritages familiaux.
Vers une lecture intégrative
L’anorexie mentale est une maladie grave, avec l’un des taux de mortalité les plus élevés parmi les troubles psychiatriques. Mais elle ne se réduit pas à la restriction alimentaire : elle est aussi un symptôme porteur de sens, une manière pour le corps et le psychisme de signaler une alerte profonde.
Derrière la restriction se cachent :
- Une hypervigilance constante.
- Une anxiété structurelle.
- Une rigidité protectrice.
- La peur du passage à l’âge adulte.
- Des conflits autour de l’autonomie et de la différenciation.
- Une difficulté à séparer ce qui est soi de ce qui appartient aux autres.
La guérison ne consiste pas seulement à rétablir le poids ou les apports alimentaires. Elle implique également :
- La restauration du corps et de l’énergie.
- La sécurisation du système nerveux.
- L’assouplissement de la pensée et des comportements.
- L’autorisation de grandir et de se différencier.
- La transformation des loyautés invisibles et des héritages transgénérationnels.
En ce sens, accompagner l’anorexie, c’est accompagner un passage, celui qui permet de quitter la survie pour entrer pleinement dans la vie. À l’Espace EQUINOXS®, nous travaillons sur ces dimensions pour soutenir une transformation durable et respectueuse de chaque personne.
Références cités
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Kaye, W. H., Fudge, J. L., & Paulus, M. (2009). New insights into symptoms and neurocircuit function of anorexia nervosa. Nature Reviews Neuroscience, 10(8), 573–584. https://doi.org/10.1038/nrn2682
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Kaye, W. H., Bulik, C. M., Thornton, L., Barbarich, N., & Masters, K. (2004). Comorbidity of anxiety disorders with anorexia and bulimia nervosa. American Journal of Psychiatry, 161(12), 2215–2221. https://doi.org/10.1176/appi.ajp.161.12.2215
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Roberts, M., Tchanturia, K., & Treasure, J. (2007). Cognitive remediation therapy for anorexia nervosa: Preliminary findings. European Eating Disorders Review, 15(5), 352–356. https://doi.org/10.1002/erv.795
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